Ubud — là où le corps a commencé à relâcher
Une douceur qui n'est pas seulement restée autour de moi
Dans le récit précédent, je racontais Bali comme le point vers lequel toutes nos routes semblaient revenir.
Mais lorsque je cherche ce qui m'a profondément attachée à l'île, ce n'est pas un temple, une plage ou un panorama qui apparaît en premier.
C'est une sensation.
La chaleur douce sur la peau. Le vert profond des rizières. Le jaune, le rose et le blanc des fleurs déposées dans les offrandes. L'odeur de l'encens mêlée à celle du café, du bois et de la végétation. La lenteur des gestes. Les voix rarement pressées.
Et puis les massages.
Des mains expertes, précises, capables de trouver les endroits où le corps résistait encore. Peu à peu, la respiration descendait. Les épaules lâchaient. La mâchoire se desserrait. Le ventre devenait moins dur.
Bali ne m'a pas seulement offert de beaux paysages.
Elle m'a fait découvrir une douceur qui ne restait pas autour de moi.
Elle entrait dans le corps.
Une mémoire faite de sensations
Il y a dix ans, Gabriel et moi arrivions à Ubud après plusieurs mois passés sur les routes d'Asie du Sud-Est.
Nous avions changé de pays, de langue, de monnaie et de rythme. Nous avions pris des bus, porté nos sacs, dormi dans des chambres simples et préparé sans cesse l'étape suivante.
À Ubud, quelque chose a commencé à ralentir.
Lorsque je pense à cette période, les souvenirs ne reviennent pas dans un ordre précis. Ils arrivent par fragments.
Une lumière dorée sur un mur couvert de mousse. Le bruit de l'eau dans un canal. La fraîcheur d'un sol à l'ombre. Une cour presque entièrement envahie par les plantes. Le parfum d'une fleur que je ne savais pas nommer. Un sarong noué autour de la taille. Une tasse posée sur une table en bois.
Je revois surtout les couleurs.
Le vert tendre des jeunes pousses de riz. Le vert plus sombre des feuillages. Le rouge des briques. Le noir de la pierre volcanique. Les tissus jaunes et blancs entourant les statues. Les fleurs vives déposées dans les petits paniers d'offrandes.
À Bali, le quotidien, la nature et le sacré semblaient ne jamais être complètement séparés.
Une offrande pouvait être posée devant une boutique. Une statue couverte de mousse gardait l'entrée d'une maison. L'encens montait entre les scooters, les pas et les conversations.
Tout coexistait.
Le calme et la circulation. La beauté et l'ordinaire. Le silence d'une cour et le bruit de la rue.
Les offrandes du matin
Chaque matin, avant que la journée ne prenne vraiment, de petites offrandes apparaissaient devant les maisons, les temples, les commerces ou les scooters.
Des carrés de feuilles de palmier tressées contenaient quelques fleurs, un peu de riz, parfois un biscuit, un bonbon ou une cigarette.
Un bâton d'encens y brûlait lentement.

Wayan, notre ami balinais, nous en avait un jour expliqué le sens. Je n'avais pas tout retenu, et ce n'était de toute façon ni mon histoire ni ma croyance.
Mais je voyais la place que ces gestes occupaient dans la journée.
Une femme s'accroupissait devant une porte encore fermée. Elle disposait quelques fleurs, allumait l'encens, joignait les mains et restait là un instant.
Puis elle se relevait et reprenait ce qu'elle avait à faire.
Le geste ne durait pas longtemps.
Pourtant, il précédait le reste.
Chez nous, la journée commençait souvent par une liste, une heure à respecter ou une série de tâches.
Ici, elle semblait parfois s'ouvrir par une attention déposée au sol.
Je faisais très attention à ne pas marcher sur les offrandes.
C'était la moindre des choses.
Wayan, sans grande leçon
Wayan ne cherchait pas à nous expliquer Bali comme on présenterait un pays à des visiteurs.
Il répondait simplement à nos questions, avec patience et parfois avec amusement.
Grâce à lui, les offrandes n'étaient plus seulement de jolies compositions photographiées au bord des chemins. Elles appartenaient à une vie familiale, religieuse et quotidienne dont nous n'apercevions qu'une petite partie.
Je me souviens de sa douceur, mais aussi de son absence de mise en scène.
Une douceur sans discours.
Elle se trouvait dans sa manière d'attendre lorsque nous ne comprenions pas. Dans le temps laissé à une conversation. Dans son sourire devant nos maladresses.
Je me méfie des récits de voyageurs qui prêtent aux habitants d'un pays une sagesse ou une sérénité toutes prêtes.
Les personnes que nous rencontrions avaient leur travail, leur fatigue, leurs soucis et une réalité bien plus vaste que ce que nous pouvions percevoir.
Mais il y avait, dans les échanges les plus simples, une qualité de présence qui me touchait.
Un café servi. Une direction indiquée. Une conversation commencée sans regarder l'heure. Un silence qui ne demandait pas à être immédiatement rempli.
Gabriel s'y sentait naturellement à l'aise.
Moi, j'apprenais encore.
Les cafés où j'aimais écrire
J'aimais les cafés d'Ubud.
Les tables en bois. Les ventilateurs lents. Les terrasses ouvertes sur les arbres. Les jardins cachés derrière les rues. L'odeur du café parfois traversée par celle de l'encens.
J'aimais surtout la possibilité de rester.
De commander une boisson, d'ouvrir un carnet et de ne pas sentir immédiatement qu'il fallait repartir.
Gabriel savait très bien habiter ces moments.
Il pouvait rester assis longtemps, regarder passer les gens ou suivre un oiseau du regard sans donner à ce temps une fonction particulière.
De mon côté, même assise, une partie de moi restait déjà en mouvement.
Je pensais à l'endroit où nous pourrions marcher, à ce qu'il restait à voir, à l'heure du départ, au lendemain.
Je me souviens pourtant d'un matin où Gabriel était installé en face de moi.
Devant lui, une tasse.
Devant moi, un carnet ouvert.
Je n'écrivais rien.
À cette époque, je pensais encore qu'un carnet ouvert devait forcément se remplir. Une page blanche me semblait presque être une occasion perdue.
Mais ce matin-là, je suis restée là.
J'ai regardé les arbres bouger légèrement. J'ai écouté une voix dans la cour, le passage d'un scooter plus loin, le bruit discret du café.
Une odeur d'encens traversait la terrasse.
Je n'ai pensé à rien de particulièrement important.
Et, pendant quelques minutes, je n'ai ressenti aucun besoin d'aller ailleurs.
Lorsque je pense à Ubud, c'est souvent cette scène qui revient.
Une terrasse. Un café qui refroidit. Gabriel silencieux. Une page restée blanche.
Et la sensation très simple que rien ne manquait.

Une terrasse, un café qui refroidit et la sensation très simple que rien ne manquait.
Les massages, ou la douceur donnée au corps
Il y avait aussi les massages.
Les gestes étaient précis, assurés, profondément attentifs. Les mains semblaient savoir où appuyer, où envelopper, où attendre.
Le massage n'était pas seulement agréable.
Il avait quelque chose de structurant.
Allongée sur la table, je sentais peu à peu ma respiration changer. Les épaules descendaient. La mâchoire se relâchait. Les jambes devenaient plus lourdes.
Le corps cessait, pour un moment, de se tenir prêt.
Je ne savais pas encore parler de système nerveux, de sécurité intérieure ou de relâchement profond avec les mots que j'emploie aujourd'hui.
Je savais seulement qu'après certains massages, je me sentais différente.
Plus lourde et plus légère à la fois.
Plus présente.
Moins dispersée.
Il y avait la chaleur de l'huile, l'odeur du linge propre et des fleurs, la lenteur des mains, le silence entre deux mouvements.
Rien ne brusquait.
Le corps pouvait respirer.
Je crois que c'est l'un des souvenirs les plus précieux que Bali m'ait laissés : la découverte qu'une douceur véritable n'est pas seulement une ambiance ou un beau paysage.
Elle peut être physique.
Elle peut descendre dans les épaules, le ventre et le souffle.
Elle peut rappeler au corps qu'il a le droit de ne plus tout porter pendant quelques instants.
Une douceur profonde
Les massages balinais n'étaient pas toujours légers.
Certaines pressions étaient profondes. Les mains trouvaient des tensions que j'aurais préféré ignorer. Le corps résistait parfois avant de céder.
Mais cette intensité n'était pas brutale.
Elle était accompagnée.
La douceur ne signifiait pas éviter toute pression ou toute sensation forte.
Elle signifiait ne pas être brusquée.
Être touchée avec suffisamment de précision pour pouvoir relâcher sans se sentir envahie.
Cette nuance m'est restée.
Il existe des gestes doux qui effleurent sans atteindre.
Et d'autres, plus profonds, qui donnent au corps assez de confiance pour lâcher ce qu'il maintenait encore.
À Bali, j'ai découvert cette seconde douceur.
Une douceur solide.
Une douceur qui contenait.
Les rizières autour d'Ubud
En quittant le centre d'Ubud, le paysage s'ouvrait.
Une rue animée, un passage étroit, quelques marches, puis les rizières apparaissaient.
Elles descendaient en terrasses. L'eau circulait d'une parcelle à l'autre dans de petits canaux. Le vert des jeunes pousses semblait presque lumineux.
Le silence n'était pas un vrai silence.
Il était traversé par l'eau, le vent dans les tiges, une voix lointaine, un coq, un outil ou les pas d'une personne sur un chemin.
Un calme habité.
Je m'asseyais parfois au bord d'une parcelle.
Je regardais l'eau avancer, la lumière glisser sur les pousses, une silhouette travailler plus bas.
Quelque chose en moi se déposait.
Je ne veux pas transformer ces rizières en décor de mon propre apaisement. Elles appartenaient à un travail, à une organisation ancienne de l'eau et de la terre, à des familles et à une vie que nous ne faisions qu'effleurer.
Elles n'étaient pas là pour me réparer.
Mais je pouvais accueillir ce qu'elles éveillaient en moi sans prétendre les comprendre ni me les approprier.
Devant les rizières, mon attention cessait enfin de courir devant moi.

Devant les rizières, mon attention cessait enfin de courir devant moi.
Sidemen, la douceur devenue paysage
Plus tard, à Sidemen, cette sensation s'est ouverte davantage.
Les rizières descendaient le long des reliefs. L'eau dessinait des lignes entre les parcelles. Les verts changeaient avec la lumière, du plus tendre au plus profond.
Les bruits arrivaient de loin : une voix, un outil, un animal, le mouvement de l'eau.
Nous marchions sans chercher à atteindre quoi que ce soit.
Gabriel avançait parfois quelques mètres devant moi. L'air était chaud, les chemins étroits, les odeurs plus végétales.
Ce que j'avais ressenti à Ubud dans les gestes, les massages et les terrasses devenait ici un paysage entier.
Sidemen ne m'a pas appris quelque chose de nouveau.
Il a simplement donné plus d'espace à la douceur que Bali avait déjà déposée en moi.

À Sidemen, la douceur déjà déposée devenait un paysage entier.
Ce que Bali a laissé dans mon corps
Dix ans plus tard, ce ne sont pas les images les plus spectaculaires qui reviennent.
Ce sont les couleurs du matin. Les offrandes posées au sol. L'encens dans l'air chaud. Le sourire de Wayan. Les cafés ouverts sur la végétation. Les chemins entre les rizières.
Et les mains d'une masseuse qui trouvaient exactement l'endroit où mon corps résistait encore.
Je revois ce moment après le massage où la respiration devenait plus ample.
Le corps semblait plus lourd, mais l'intérieur plus léger.
Pendant quelques instants, je n'avais plus besoin d'anticiper, de prévoir ou de me tenir prête.
Bali m'a appris cela bien avant que je sache le nommer :
la douceur peut être un paysage, une odeur, une présence ou un geste.
Mais elle devient véritablement précieuse lorsqu'elle parvient jusqu'au corps.
Le temps d'une respiration
Pensez à un lieu où votre corps s'est senti bien avant même que vous sachiez expliquer pourquoi.
Ne cherchez pas seulement ce que vous y avez vu.
Revenez aux sensations.
Une odeur. Une couleur. Une température. Une lumière. Une voix. Un geste. Une présence près de vous.
Peut-être existe-t-il un endroit où vos épaules sont descendues toutes seules.
Où votre respiration est devenue plus profonde.
Où vous n'aviez rien à prouver, rien à produire et nulle part où arriver immédiatement.
Les lieux qui restent ne sont pas toujours ceux où il s'est passé le plus de choses.
Ce sont parfois ceux où le corps a enfin compris qu'il pouvait relâcher.
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Bali — Revenir toujours à l'île des dieux
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Dans La Lettre d'Alice, je partage les nouveaux récits de NOMAD SILVER, ainsi que des textes sur la fatigue moderne, la seconde moitié de vie et les paysages qui nous aident parfois à retrouver un peu d'espace. Deux courriers par mois, tout au plus.
Prenez soin de vous. Vraiment.
Avec douceur,
Alice
NOMAD SILVER
Le calme est un chemin.
