Stress chronique : quand l'alerte ne s'éteint plus
Par Alice — ancienne infirmière de bloc opératoire, fondatrice en Guadeloupe d'un lieu de flottaison et de récupération.
Le stress est devenu si ordinaire que nous avons presque cessé de le considérer comme un signal.
Nous disons que nous sommes stressés comme nous dirions qu'il pleut.
Par le travail. Les informations. Les finances. Les messages auxquels nous n'avons pas encore répondu. Les rendez-vous à ne pas oublier. Les enfants, les parents vieillissants, la santé et cet avenir que nous essayons de prévoir sans jamais vraiment le maîtriser.
Le stress accompagne les matins trop rapides et les soirées pendant lesquelles le corps est enfin assis, mais où l'esprit continue de courir.
J'ai longtemps pensé qu'il était simplement le prix à payer pour une vie bien remplie.
Quelque chose que je pourrais compenser plus tard, lorsque la période serait plus calme.
Mais la période calme ne venait jamais vraiment. Une urgence en remplaçait une autre, et mon organisme ne faisait plus très bien la différence entre une difficulté ponctuelle et un état d'alerte devenu quotidien.
Le stress n'est pourtant pas notre ennemi.
Il est d'abord une réponse d'adaptation.
Le problème commence lorsque l'alerte ne s'éteint plus.
Le stress nous aide d'abord à faire face
Le stress est une réponse humaine naturelle face à une situation perçue comme difficile, menaçante ou exigeante. Il mobilise notre attention et nos ressources afin de nous aider à agir.
Lorsque je dois éviter un danger, répondre à une urgence ou prendre une décision rapide, je n'ai pas besoin d'être profondément détendue.
J'ai besoin que mon organisme se mobilise.
Le cœur peut accélérer. La respiration devenir plus rapide. Les muscles se tendre. L'attention se concentrer sur ce qui semble prioritaire.
Cette activation est utile lorsqu'elle reste ponctuelle.
Une fois la difficulté passée, l'organisme a besoin de pouvoir revenir progressivement vers un état moins mobilisé.
Le souffle ralentit, les muscles relâchent une partie de leur tension, et l'organisme retrouve un équilibre plus stable.
Mais que se passe-t-il lorsque les contraintes persistent, se répètent ou semblent ne jamais être réellement terminées ?
Du stress ponctuel au stress chronique
Le stress ponctuel répond à une difficulté limitée dans le temps :
un entretien ;
une dispute ;
une annonce inquiétante ;
une urgence professionnelle.
Le stress chronique s'installe lorsque les contraintes se prolongent ou se succèdent sans récupération suffisante.
Le problème ne dépend donc pas seulement de l'intensité d'un événement.
Il dépend aussi de sa durée, de sa répétition, de son imprévisibilité, du sentiment de contrôle et des ressources dont nous disposons pour y faire face.
Le stress chronique peut être entretenu par une situation professionnelle difficile, une précarité financière, une maladie, un conflit, un rôle d'aidant ou une insécurité matérielle ou affective.
Il peut aussi se construire par accumulation.
Aucun élément ne paraît dramatique pris isolément.
Mais tout s'ajoute.
Une mauvaise nuit.
Des journées trop pleines.
Une charge mentale que personne ne voit.
Et cette phrase que l'on se répète :
« Encore quelques semaines, et cela ira mieux. »
Quelques semaines deviennent quelques mois.
Puis parfois quelques années.
Le cerveau réagit aussi à ce qu'il anticipe
Le stress ne répond pas uniquement à ce qui se déroule réellement.
Il peut aussi être déclenché par ce que nous redoutons.
Un rendez-vous à venir.
Une conversation difficile.
Le risque de décevoir.
Nous pouvons donc passer une partie de la journée à réagir non seulement au présent, mais à tout ce qui pourrait arriver.
La situation est terminée, mais nous la rejouons mentalement.
Nous sommes allongés, mais notre esprit continue à chercher des solutions.
À force, la tension devient familière.
Nous ne disons plus :
« Je traverse une période stressante. »
Nous disons :
« Je suis comme ça. »
Nous finissons parfois par confondre notre personnalité avec un organisme habitué à fonctionner dans l'anticipation.
Quand la vigilance devient un mode de vie
Un organisme en état d'alerte cherche continuellement ce qui pourrait nécessiter une réaction.
Cette vigilance peut se manifester très concrètement.
Nous avons du mal à nous détendre sans culpabiliser.
Nous restons mentalement disponibles même lorsque personne ne nous sollicite.
Nous imaginons les problèmes avant qu'ils n'existent.
Le calme lui-même peut devenir inconfortable.
Lorsqu'il n'y a plus rien à résoudre, quelque chose en nous continue à chercher.
Ce n'est pas toujours une caractéristique de personnalité.
Cela peut aussi être le signe d'un organisme qui a perdu l'habitude de redescendre.
Les premiers signes paraissent souvent anodins
Le stress chronique ne commence pas nécessairement par une crise spectaculaire.
Il s'installe souvent à travers des manifestations ordinaires :
une difficulté à se détendre ;
une mâchoire serrée ;
des épaules constamment tendues ;
des maux de tête ;
une irritabilité nouvelle ;
une difficulté à se concentrer.
Le stress prolongé peut également aggraver des problèmes de santé existants et favoriser des comportements comme une consommation accrue d'alcool, de tabac ou d'autres substances.
Aucun de ces signes ne prouve cependant, à lui seul, que le stress en est la cause.
Une douleur, des palpitations, une fatigue ou un trouble digestif peuvent avoir de nombreuses origines.
Le stress ne doit jamais devenir une explication automatique qui empêche de rechercher une cause médicale.
Sous pression, penser devient plus difficile
Lors d'une urgence, l'attention se concentre sur ce qui semble prioritaire.
Mais lorsque la pression dure, elle peut aussi rétrécir notre manière de penser.
Nous perdons en souplesse.
La moindre décision paraît compliquée.
Nous relisons plusieurs fois la même phrase.
Nous oublions ce que nous étions venus faire.
Ces difficultés peuvent être inquiétantes lorsque nous avons toujours compté sur notre mémoire ou notre capacité à gérer plusieurs sujets à la fois.
Mais un cerveau occupé à surveiller, anticiper et traiter trop de sollicitations dispose de moins de marge pour la concentration, la mémoire et la créativité.
Cela ne signifie pas que chaque oubli est provoqué par le stress.
Cela signifie que la surcharge peut perturber temporairement l'usage de nos ressources cognitives.
Lorsque la marge intérieure disparaît
Le stress chronique modifie aussi notre disponibilité émotionnelle.
Nous devenons plus irritables.
Plus inquiets.
Moins patients.
Nous supportons moins bien l'incertitude, le bruit ou les interruptions.
Une demande banale paraît excessive.
Ce n'est pas toujours l'événement qui a grandi.
C'est parfois l'espace disponible pour l'accueillir qui a diminué.
Lorsque toute notre énergie sert déjà à faire face, le moindre imprévu ressemble à une charge de trop.
Nous nous reprochons alors de manquer de patience.
Mais le problème n'est peut-être pas notre caractère.
Il est peut-être que nous n'avons presque plus de marge.
Le cortisol n'est pas l'ennemi à abattre
Le cortisol est souvent présenté comme le grand coupable de notre époque.
On lui attribue la fatigue, la prise de poids, les insomnies, le brouillard mental et presque tous les déséquilibres modernes.
Mais le cortisol est une hormone indispensable. Il participe à l'adaptation de l'organisme, au métabolisme et au maintien de plusieurs équilibres physiologiques.
La réponse au stress mobilise notamment le système nerveux autonome et des hormones comme le cortisol afin d'aider l'organisme à faire face, puis à retrouver un équilibre.
Le stress chronique ne se résume donc pas à un taux de cortisol qu'il faudrait faire baisser à tout prix.
L'Inserm rappelle que les contenus promettant de « réguler », « détoxifier » ou « réinitialiser » le cortisol simplifient excessivement une physiologie complexe.
Le problème n'est pas une molécule malveillante.
C'est un organisme trop souvent mobilisé et trop rarement ramené vers un état de récupération.
Nous nous adaptons parfois à ce qui nous épuise
Nous nous habituons à dormir trop peu.
À répondre aux messages le soir.
À ne plus prendre de véritable pause.
Puisque nous continuons à fonctionner, nous croyons que tout va encore suffisamment bien.
Mais l'exceptionnel devient peu à peu la norme.
Nous ne savons plus ce que serait une journée sans tension.
Le repos sert uniquement à redevenir assez opérationnel pour recommencer.
Notre capacité d'adaptation est précieuse.
Mais elle peut aussi nous permettre de rester trop longtemps dans des conditions qui nous abîment.
Toutes les sources de stress ne se règlent pas par une respiration
Une même situation ne produit pas la même réponse chez tout le monde.
Notre santé, notre histoire, nos ressources financières, la qualité de nos relations et le degré de contrôle que nous possédons comptent beaucoup.
Dire à une personne stressée qu'elle devrait simplement mieux s'organiser ou apprendre à respirer peut être terriblement réducteur.
On ne médite pas pour supprimer un management toxique.
On ne respire pas assez profondément pour faire disparaître une précarité financière.
On ne pense pas positivement pour alléger une charge d'aidant devenue écrasante.
Dans le contexte professionnel, l'INRS rappelle que le stress apparaît notamment lorsqu'une personne ressent un déséquilibre entre ce qui lui est demandé et les ressources dont elle dispose pour y répondre. Sa prévention suppose donc d'agir aussi sur l'organisation et les conditions de travail.
Les outils individuels peuvent soutenir l'organisme.
Mais ils ne doivent pas servir à rendre supportable indéfiniment ce qui devrait être modifié.
Parfois, le problème n'est pas notre incapacité à gérer le stress.
Le problème est que ce que nous vivons est objectivement trop lourd.
Redescendre ne signifie pas rester calme en permanence
Plus nous nous disons : « Il faut absolument que je me détende », plus la détente peut devenir une nouvelle performance.
Nous cherchons la bonne technique, la meilleure respiration ou la routine parfaite.
Puis nous nous sentons en échec lorsque le corps ne se calme pas assez vite.
Réguler le stress ne signifie pas ne plus jamais ressentir de tension.
Cela signifie aider l'organisme à retrouver plus souvent le chemin du retour.
Passer de l'activation à un état moins mobilisé.
De l'effort à la pause.
De la disponibilité permanente à des moments où nous ne répondons plus à personne.
Ces transitions n'ont pas besoin d'être spectaculaires.
Elles ont besoin d'être suffisamment régulières pour que l'organisme ne passe plus toute la journée au même niveau d'alerte.
Regarder ce qui entretient réellement la tension
Avant d'ajouter une nouvelle méthode, il peut être utile de demander :
Qu'est-ce qui nourrit réellement mon stress ?
Le nombre de tâches ?
Le manque de contrôle ?
Le sentiment de devoir rester joignable ?
La peur de décevoir ?
Souvent, plusieurs de ces sources se combinent.
Certaines peuvent être diminuées.
D'autres demandent du soutien.
Et certaines nécessitent une décision plus profonde :
une limite ;
une délégation ;
une conversation ;
un arrêt ;
un changement d'organisation.
Nous ne manquons pas toujours d'une meilleure méthode de relaxation.
Nous manquons parfois simplement de marge.
Rendre au corps de vraies transitions
Nos journées sont faites de passages presque instantanés.
Nous terminons une réunion et ouvrons immédiatement nos messages.
Nous quittons le travail en répondant encore dans les transports.
Nous arrivons chez nous sans avoir mentalement quitté la journée.
Or, le corps ne change pas d'état aussi vite que nos écrans.
Une transition peut être simple :
marcher quelques minutes ;
prendre une douche ;
s'asseoir sans téléphone ;
noter ce qui devra être repris demain ;
fermer réellement la messagerie.
Ces gestes ne suppriment pas la cause du stress.
Mais ils indiquent au corps :
Cette séquence est terminée. Tu peux commencer à relâcher.
Quand demander de l'aide ?
Il est important d'en parler à un médecin ou à un professionnel de santé lorsque le stress persiste, devient difficile à contrôler ou altère clairement la vie quotidienne.
Une consultation est notamment utile en présence de troubles du sommeil durables, d'anxiété envahissante, de crises d'angoisse, de symptômes physiques persistants, d'une baisse importante de la concentration, d'un recours croissant à l'alcool ou aux médicaments, d'une perte d'intérêt ou d'un sentiment de désespoir.
Les troubles anxieux peuvent associer des symptômes psychologiques et physiques variés. Leur diagnostic repose notamment sur leur durée et leur retentissement sur la vie quotidienne.
Une douleur thoracique, un malaise, un essoufflement brutal ou tout symptôme aigu inquiétant nécessite une évaluation urgente.
Demander de l'aide ne signifie pas que nous sommes incapables de gérer notre vie.
Cela signifie que nous reconnaissons que le corps et l'esprit ne devraient pas avoir à tout absorber sans soutien.
Je ne veux plus faire du stress une preuve de valeur
Pendant longtemps, j'ai associé la tension à l'utilité.
Si j'étais débordée, c'est que j'étais nécessaire.
Si je répondais à tout, c'est que j'étais fiable.
Si je pouvais encaisser davantage, c'est que j'étais solide.
Le calme me semblait presque suspect.
Aujourd'hui, j'essaie de regarder les choses autrement.
Le stress n'est pas une médaille.
L'épuisement n'est pas une preuve d'engagement.
La capacité à supporter l'insupportable n'est pas nécessairement une force.
Notre organisme a besoin d'alternance : d'action et de repos, de stimulation et de silence, d'effort et de récupération.
Le véritable problème n'est peut-être pas que nous ressentions du stress.
C'est que nous ne trouvions plus suffisamment d'endroits où le déposer.
Nous ne pouvons pas toujours supprimer immédiatement ce qui nous pèse.
Mais nous pouvons commencer par ne plus banaliser ce que nous ressentons.
Observer ce qui nous empêche de redescendre.
Chercher ce qui peut être allégé, partagé, reporté ou refusé.
Et cesser de croire que le repos devra attendre que tout soit terminé.
Car tout ne sera jamais complètement terminé.
Le stress est un mécanisme de protection.
Mais survivre ne devrait pas devenir notre manière habituelle de vivre.
Vous pouvez commencer ici. Lentement. Sans vous brusquer. La Lettre d'Alice arrive deux fois par mois : un courrier lent, pour retrouver un peu d'espace.
Prenez soin de vous. Vraiment.
Avec douceur,
Alice
NOMAD SILVER
Le calme est un chemin.
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LOW BATTERY — Quand se reposer ne suffit plus à récupérer
Pour comprendre pourquoi le repos ne rend pas toujours l'énergie attendue.
Compte-moi un mouton… Le sommeil dans tous ses états
Pour comprendre ce qui fragilise le sommeil et l'empêche parfois de restaurer.
Repères et sources
Inserm, « Stress au travail » et « Système nerveux autonome ».
Assurance Maladie, « Stress, anxiété : que faire ? »
