Pourquoi sommes-nous tous épuisés ?

Revenir à soi quand tout fatigue — Carnet 1 sur 3

Nous ne manquons peut-être pas seulement de sommeil. Nous manquons d'espace pour récupérer.

Personne assise près d'une fenêtre au petit matin, dans une lumière douce

Il suffit de demander autour de soi : « Comment vas-tu ? »

La réponse arrive souvent avec un sourire un peu fatigué : « Ça va. Je suis crevé·e, mais ça va. »

Cette phrase résume assez bien notre époque.

Nous sommes fatigués, mais nous continuons. Nous dormons, mais nous ne récupérons pas vraiment. Nous attendons le week-end, puis les vacances, puis une période plus calme qui semble avoir raté sa correspondance.

Je connais bien cette sensation. Celle de se réveiller en ayant déjà l'impression d'être en retard sur sa propre journée. De regarder une petite tâche administrative comme si elle nécessitait une expédition en haute montagne. De remettre un appel au lendemain, non parce qu'il est difficile, mais parce qu'il demande une énergie que l'on n'a tout simplement plus.

Vu de l'extérieur, pourtant, tout continue à fonctionner. Nous travaillons. Nous répondons. Nous organisons. Nous préparons les repas. Nous prenons soin de ceux qui comptent sur nous.

Mais à l'intérieur, quelque chose s'est rétréci. Nous avons moins de patience. Moins d'élan. Moins de disponibilité. Moins de capacité à supporter le bruit, les demandes, les contrariétés et les journées trop remplies.

Nous ne sommes pas toujours malades. Nous ne sommes pas nécessairement au bord de l'effondrement. Nous sommes simplement nombreux à vivre avec une réserve d'énergie presque vide, en espérant chaque matin qu'une nuit suffira à la remplir.

Et souvent, elle ne suffit pas.

La question n'est donc peut-être plus seulement : Pourquoi suis-je si fatigué·e ? Mais : Pourquoi sommes-nous devenus si nombreux à l'être ?

Le monde ne s'arrête jamais vraiment

Il fut un temps où la journée comportait davantage de frontières. Le travail avait un lieu. Les nouvelles arrivaient à certaines heures. Les conversations s'interrompaient lorsque l'on rentrait chez soi. Le soir marquait encore une rupture avec l'agitation du jour.

Aujourd'hui, une grande partie du monde tient dans notre poche. Les messages professionnels arrivent à table. Les actualités entrent dans la chambre. Les réseaux sociaux occupent les files d'attente, les transports et les quelques minutes pendant lesquelles nous aurions pu ne rien faire.

Même aux toilettes, nous emportons parfois le monde entier avec nous. Je ne juge personne. Mon téléphone m'a déjà accompagnée dans des endroits où il n'avait manifestement rien à faire.

Nous pouvons être physiquement immobiles tout en restant mentalement sollicités. Le cerveau reçoit continuellement quelque chose à traiter : une information, une image, une demande, une comparaison, une alerte, une publicité, une mauvaise nouvelle, une réponse à formuler.

Il n'y a presque plus de temps mort. Or ces moments que nous considérons parfois comme inutiles — attendre, regarder dehors, marcher sans écouter quoi que ce soit, laisser l'eau bouillir sans ouvrir une application — permettaient aussi à l'esprit de se déposer.

Nous avons rempli les interstices. Et nous avons peut-être perdu, avec eux, une part essentielle de notre capacité à récupérer.

Même le repos est devenu une performance

Lorsque nous décidons enfin de prendre soin de nous, nous le faisons souvent avec les mêmes réflexes que ceux qui nous ont épuisés. Nous voulons optimiser notre sommeil. Améliorer notre respiration. Atteindre un nombre précis de pas. Suivre une routine parfaite. Méditer tous les matins. Manger irréprochablement.

Toutes ces choses peuvent être utiles. Mais elles peuvent aussi devenir une nouvelle liste de tâches à réussir.

J'ai déjà téléchargé une application pour mieux dormir à vingt-trois heures trente, puis passé vingt minutes à la configurer. Ce qui résume assez bien le problème.

Nous ne nous reposons plus simplement. Nous essayons parfois de devenir performants dans le repos. Nous surveillons notre sommeil avec une montre. Nous regardons au réveil si nous avons bien dormi, au cas où notre propre corps ne serait pas capable de nous renseigner. Nous comptons nos pas. Nous mesurons notre respiration. Nous culpabilisons lorsque nous n'avons pas tenu la routine censée nous détendre.

Même le repos finit par avoir son tableau de suivi. Il ne lui manque plus qu'une réunion le lundi matin.

Alors que nous sommes déjà fatigués, nous nous demandons encore ce que nous devrions faire de plus pour aller mieux. Peut-être que notre épuisement commence aussi là : dans cette impossibilité de vivre un moment sans chercher à l'utiliser, à l'améliorer ou à le rentabiliser.

Nous faisons trop de choses en même temps

La fatigue ne vient pas seulement du nombre d'heures travaillées. Elle vient aussi de la fragmentation.

Nous préparons un repas en répondant à un message. Nous regardons un film en consultant notre téléphone. Nous marchons en écoutant un podcast. Nous parlons avec quelqu'un tout en pensant à la tâche suivante.

Je me suis déjà surprise à ouvrir mon téléphone pour consulter un message, puis à le reposer dix minutes plus tard sans avoir répondu au message en question. En revanche, j'avais vu trois vidéos, une publicité pour un appareil dont je n'avais jamais entendu parler et les vacances d'une personne que je ne connaissais pas.

Notre attention est rarement entièrement là où se trouve notre corps. Même lorsque nous ne faisons qu'une chose, une partie de notre esprit reste ailleurs. Ai-je répondu à ce mail ? Qu'est-ce que je vais préparer ce soir ? Faut-il rappeler cette personne ? Qu'est-ce que j'ai oublié ? Est-ce que j'en fais assez ?

Le corps est ici. L'esprit est dispersé entre ce qui vient de se passer, ce qu'il reste à faire et ce qui pourrait arriver.

Cette dispersion permanente consomme de l'énergie. Elle nous donne parfois l'impression d'avoir été occupés toute la journée sans avoir véritablement habité aucun moment.

Attention dispersée : mains et téléphone posés dans une lumière calme

Nous portons une charge que personne ne voit

Il existe les tâches que l'on accomplit. Et il existe tout ce qu'il faut penser pour qu'elles soient accomplies.

Anticiper les courses. Se souvenir d'un rendez-vous. Prévoir les repas. Répondre aux messages familiaux. Organiser les déplacements. Suivre les démarches administratives. S'inquiéter pour un enfant, un parent ou un proche.

Une grande partie de cette charge ne figure dans aucun agenda. Elle n'est pas toujours reconnue comme un travail. Pourtant, elle continue à occuper l'esprit même lorsque les mains ne font rien.

On peut être assis sur un canapé sans être au repos. On peut partir quelques jours avec toute l'organisation de la maison dans la tête. On peut se coucher sans avoir mentalement quitté la journée.

Cette charge est aussi émotionnelle. Nous portons les tensions du travail. Les difficultés de nos proches. Les inquiétudes financières. Les relations compliquées. La peur de l'avenir. Le sentiment de ne jamais faire assez.

Le corps ne distingue pas toujours les responsabilités visibles de celles que nous continuons à ruminer en silence. Il porte l'ensemble.

Notre attention est devenue un marché

À chaque fois que nous ouvrons notre téléphone, quelqu'un essaie de retenir notre regard. Une plateforme veut nous garder quelques minutes de plus. Une marque veut provoquer un achat. Une actualité veut susciter une réaction. Une vidéo en appelle une autre.

Notre attention n'est plus seulement dirigée par ce que nous avons choisi de faire. Elle est continuellement captée, déplacée et relancée. Nous pouvons passer vingt minutes sur un écran sans avoir réellement décidé d'y rester.

Puis nous le reposons avec cette sensation étrange : nous avons cessé notre activité, mais nous ne nous sommes pas reposés. Nous avons absorbé des dizaines de fragments de vie. Des maisons parfaitement rangées. Des corps parfaitement entretenus. Des voyages merveilleux. Des réussites éclatantes. Des conseils contradictoires.

Travaillez davantage. Ralentissez. Soyez ambitieux. Prenez soin de vous. Sortez de votre zone de confort. Dormez huit heures. Levez-vous à cinq heures.

À force de recevoir autant de messages sur la manière dont nous devrions vivre, il devient difficile d'entendre ce dont nous avons réellement besoin.

Nous avons appris à tenir

Notre société admire la capacité à continuer. Continuer malgré la fatigue. Continuer malgré les nuits trop courtes. Continuer malgré les douleurs. Continuer parce que les autres comptent sur nous. Continuer parce que nous n'avons pas le choix.

Je sais faire cela. Tenir. Continuer un peu plus longtemps. Me promettre que je ralentirai après. Après cette semaine. Après ce dossier. Après ce voyage. Après la prochaine urgence.

Le problème, c'est qu'« après » a une fâcheuse tendance à reculer.

Nous apprenons rarement à reconnaître les signes qui précèdent l'épuisement. Nous attendons d'être irritables, complètement vidés ou incapables de nous concentrer pour ralentir. Et même à ce moment-là, nous nous reprochons parfois notre manque d'énergie.

Pourquoi n'arrivons-nous plus à faire ce qui semblait simple auparavant ? Pourquoi supportons-nous moins le bruit ? Pourquoi une petite démarche nous paraît-elle soudain immense ?

Nous interprétons ces signes comme un défaut personnel. Nous nous jugeons paresseux, fragiles ou insuffisamment organisés. Mais un corps fatigué ne manque pas nécessairement de volonté. Il manque peut-être de récupération.

Dormir ne suffit pas toujours

Le sommeil est essentiel. Mais une nuit ne peut pas toujours réparer une journée vécue dans une tension continue.

On peut dormir plusieurs heures et se réveiller sans sensation de récupération. Parce que le sommeil a été fragmenté. Parce que l'on s'est couché avec l'esprit encore agité. Parce que le corps est douloureux. Parce qu'un changement hormonal, un trouble du sommeil ou un problème de santé perturbe la nuit.

Mais aussi parce que se reposer ne signifie pas seulement dormir. Nous avons besoin de moments pendant lesquels rien n'est attendu de nous. Des moments sans décision. Sans écran. Sans conversation à entretenir. Sans tâche à anticiper. Sans obligation de devenir une meilleure version de nous-mêmes.

Dormir est une forme de repos. Ce n'est pas la seule. Nous avons aussi besoin de repos mental, émotionnel, relationnel et sensoriel. Certaines journées épuisent toutes ces dimensions à la fois. Et huit heures passées au lit ne suffisent pas toujours à effacer ce que nous avons porté.

Certaines choses nous épuisent parce que nous les tolérons trop longtemps

Certaines fatigues ne viennent pas seulement de ce que nous faisons. Elles viennent de ce que nous supportons.

Une relation dans laquelle nous devons continuellement nous justifier. Un environnement bruyant. Un travail qui ne laisse aucune marge. Des demandes auxquelles nous n'osons jamais dire non. Une disponibilité permanente devenue normale.

Le corps enregistre chaque tension. Il se prépare avant certains appels. Il se contracte à l'arrivée d'un message. Il reste sur ses gardes pendant une conversation. Il anticipe le conflit, la critique ou la demande supplémentaire.

Cette vigilance consomme beaucoup d'énergie. Mais nous ne disposons pas tous de la même liberté pour nous soustraire à ce qui nous épuise.

Il est plus facile de laisser une soirée vide lorsque l'on n'élève pas seul plusieurs enfants. Plus facile de couper son téléphone professionnel lorsque son emploi est stable. Plus facile de dire non lorsque l'on ne dépend pas financièrement de la personne ou de l'institution à laquelle on tente de poser une limite.

La précarité, le travail posté, la monoparentalité, l'aide apportée à un proche dépendant ou des conditions professionnelles rigides ne se résolvent pas avec une bougie, une tisane et un agenda mieux organisé.

L'épuisement n'est pas toujours la conséquence de mauvais choix individuels. Il est aussi produit par des systèmes qui valorisent l'hyperdisponibilité et considèrent parfois la récupération comme une faiblesse.

Prendre soin de soi peut alors consister à chercher les quelques marges réellement accessibles. Mais cela peut aussi vouloir dire demander de l'aide, partager la charge, faire reconnaître une difficulté ou cesser de considérer comme normal ce qui ne devrait pas l'être.

Notre manière de manger et de bouger raconte aussi notre fatigue

Lorsque nous sommes épuisés, nous cherchons ce qui est rapide et immédiatement disponible. Un plat préparé. Quelque chose de sucré. Un café supplémentaire. Quelques biscuits mangés debout.

Je ne vais pas prétendre que je prépare une assiette colorée et parfaitement équilibrée chaque soir. Certains jours, assembler des œufs, du riz et quelques légumes surgelés ressemble déjà à une victoire domestique tout à fait honorable.

Ces choix rapides sont souvent la conséquence de la fatigue bien plus que sa cause initiale. Mais un cercle peut s'installer. Trop fatigués pour préparer un repas, nous mangeons ce qui nous soutient peu. L'énergie retombe. Nous cherchons un autre café ou quelque chose de sucré. Puis nous nous reprochons de ne pas mieux faire.

Dans le même temps, nous passons de longues heures assis alors que notre esprit, lui, ne s'arrête jamais. Cette contradiction est devenue ordinaire : nous sommes physiquement immobiles et mentalement en course.

Le corps a pourtant besoin d'aliments simples, de régularité, d'eau, de mouvement et de respiration. Non pour atteindre une performance. Simplement pour continuer à fonctionner comme un organisme vivant.

Certaines périodes rendent la fatigue plus visible

L'épuisement contemporain peut toucher tout le monde. Mais certaines étapes de vie le rendent plus difficile à compenser.

Le sommeil peut devenir plus fragile. Les changements hormonaux peuvent modifier l'énergie, l'humeur ou la récupération. Les douleurs peuvent s'installer. Les responsabilités professionnelles et familiales peuvent se croiser. Les parents vieillissent tandis que les enfants ont encore besoin de soutien.

Ce que nous parvenions autrefois à absorber sans trop de conséquences nous coûte soudain davantage. Ce n'est pas nécessairement que nous sommes devenus moins solides. Nous avons peut-être simplement atteint un moment où le corps refuse de continuer à payer silencieusement le prix de notre mode de vie.

La fatigue mérite parfois une consultation

Il est important de ne pas attribuer toute fatigue au stress ou à la vie moderne. Une fatigue persistante, intense, nouvelle ou inhabituelle peut avoir une cause médicale.

Un trouble du sommeil. Une apnée du sommeil. Une anémie. Une carence. Un problème thyroïdien. Une douleur chronique. Un effet indésirable médicamenteux. Une dépression. Un épuisement professionnel. Des changements hormonaux ou un autre problème de santé.

Consulter ne signifie pas dramatiser. Cela signifie ne pas banaliser ce que le corps essaie peut-être de signaler. Une marche, une meilleure alimentation ou quelques soirées plus calmes peuvent nous soutenir. Elles ne doivent pas servir à nous faire porter seuls la responsabilité d'une fatigue qui mérite d'être explorée.

Ce Carnet propose des repères généraux et ne remplace pas un avis médical. En cas de fatigue persistante ou inhabituelle, il est recommandé d'en parler à un professionnel de santé.

Et si notre fatigue essayait aussi de nous protéger ?

Nous cherchons souvent à faire taire la fatigue. Avec du café. Avec de la volonté. Avec une meilleure organisation. Avec la promesse de nous reposer plus tard.

Mais si elle essayait parfois de nous protéger ? Si elle signalait que le rythme n'est plus tenable ? Que trop de choses exigent notre attention ? Que le corps n'a plus suffisamment de place pour récupérer ?

La fatigue n'est pas toujours l'ennemie. Elle peut être une limite que nous avons ignorée trop longtemps. Elle peut nous obliger à reconnaître que nous ne pouvons pas être disponibles pour tout le monde, absorber toutes les informations et vivre continuellement dans l'urgence sans en payer le prix.

Au lieu de nous demander : Comment réussir à faire davantage malgré ma fatigue ? Nous pouvons commencer à nous demander : Qu'est-ce qui me prend continuellement de l'énergie ?

Nous n'avons peut-être pas besoin d'en faire plus

Lorsqu'on se sent épuisé, le premier réflexe est souvent d'ajouter une solution. Un nouveau programme. Une nouvelle routine. Une nouvelle activité. Une nouvelle méthode pour mieux gérer sa vie.

Mais si le problème venait précisément de l'accumulation ? Et si retrouver de l'énergie commençait moins par l'ajout que par le retrait ?

Moins de bruit. Moins de sollicitations. Moins de disponibilité permanente. Moins d'obligations acceptées contre soi. Moins de perfection. Davantage d'espace entre les choses.

Nous ne pourrons pas supprimer toutes les contraintes de nos vies. Mais nous pouvons parfois repérer une petite marge. Un message auquel nous ne répondons pas immédiatement. Une exigence que nous cessons de nous imposer. Une aide que nous acceptons enfin de demander. Une situation que nous refusons désormais de considérer comme normale.

La fatigue collective raconte quelque chose du monde dans lequel nous vivons. Elle ne peut pas être entièrement réparée par des efforts individuels. Mais dans les espaces qui nous restent, nous pouvons peut-être cesser de demander à notre corps de tenir encore davantage.

À lire ensuite : Restaurer son énergie en faisant moins.

Prenez soin de vous. Vraiment.

Avec douceur,

Alice
NOMAD SILVER

Le calme est un chemin.