Réconcilier le progrès et le vivant

Par Alice — ancienne infirmière de bloc opératoire, fondatrice en Guadeloupe d'un lieu de flottaison et de récupération.

Lorsque j'ai commencé à écrire cette collection, je voulais comprendre pourquoi le corps parle parfois avant nous.

Pourquoi il fatigue avant que nous reconnaissions l'épuisement.

Pourquoi il serre la mâchoire, réveille le ventre, fragmente le sommeil ou fait monter une colère que nous ne nous connaissions pas.

Pourquoi il devient plus lent, plus sensible, moins disponible, alors que nous continuons à lui demander de suivre.

Au fil de ces textes, je suis revenue sur le burn-out, les émotions, le stress chronique, la fatigue, cette étrange incapacité à récupérer, les nuits qui se dérèglent, le dialogue entre le ventre et le cerveau, puis cette période encore trop mal racontée qu'est la périménopause.

Des réalités différentes.

Des causes différentes.

Des histoires différentes.

Et pourtant, un même fil les traverse.

Le corps peut compenser longtemps.

Il peut nous permettre de travailler, de prendre soin des autres, de sourire, de répondre présente et de continuer à assurer alors que sa marge se réduit.

Mais il ne peut pas s'adapter indéfiniment à tout.

Il finit parfois par demander davantage de place.

Pas pour nous empêcher de vivre.

Pour nous rappeler qu'il est le lieu même de cette vie.

Je ne veux pas terminer sur un constat sombre

Après avoir regardé tout ce qui peut nous épuiser, il serait facile de conclure que notre époque est devenue inhabitable.

Je ne le crois pas.

Elle peut être rapide, bruyante, exigeante.

Elle peut envahir notre attention, prolonger artificiellement nos journées et rendre presque normale une disponibilité permanente.

Mais elle est aussi une époque de connaissances et de possibilités extraordinaires.

Je suis reconnaissante de vivre dans un monde où la médecine sait diagnostiquer et traiter des maladies que les générations précédentes devaient subir.

Où l'on parle davantage de santé mentale.

Où le burn-out, les troubles du sommeil et la périménopause commencent enfin à sortir du silence.

Où une femme peut chercher à comprendre ce qui lui arrive, demander un autre avis et refuser que l'on réduise tous ses symptômes à l'âge ou au stress.

Je ne veux pas revenir en arrière.

Le passé n'était pas nécessairement plus doux.

La question n'est donc pas de choisir entre la modernité et le vivant.

Elle est de trouver comment les faire cohabiter.

Le corps n'est pas un ennemi à vaincre

Pendant longtemps, j'ai demandé à mon corps d'être solide.

Disponible.

Discret.

Je lui accordais du repos lorsque tout le reste était terminé.

Je considérais la fatigue comme une faiblesse à dépasser et la douleur comme un obstacle à contourner.

Lorsque je ne dormais pas, je cherchais comment forcer le sommeil.

Lorsque je manquais d'énergie, je cherchais comment stimuler.

Lorsque mon corps changeait, je voulais retrouver celui d'avant.

Je cherchais souvent à le corriger avant de l'écouter.

Aujourd'hui, je ne crois pas qu'écouter son corps signifie tout accepter.

Prendre soin peut demander de consulter, de traiter, de bouger, de modifier certaines habitudes, de demander de l'aide ou parfois de changer profondément quelque chose dans sa vie.

Mais prendre soin n'est pas faire la guerre.

Ce n'est pas reprocher au corps d'avoir besoin de sommeil.

De temps.

De récupération.

Ce n'est pas lui demander de rester jeune pour continuer à mériter notre affection.

Le corps ne nous accompagne pas de l'extérieur.

Nous vivons en lui.

Je ne veux plus attendre qu'il crie

Je ne saurai pas toujours l'écouter.

Il m'arrivera encore de minimiser une fatigue.

De repousser un rendez-vous.

De croire qu'une période plus calme arrivera bientôt.

De continuer par habitude alors que quelque chose en moi demande déjà moins.

Mais je ne veux plus considérer l'effondrement comme le premier seuil légitime pour m'arrêter.

Je peux remarquer qu'un sommeil ne restaure plus vraiment.

Que mon irritabilité augmente.

Que le bruit devient plus difficile à supporter.

Que mon énergie diminue.

Que mon ventre réagit.

Que ce qui me faisait du bien a progressivement disparu de mes journées.

Ces signes ne posent pas de diagnostic.

Ils ne prédisent pas nécessairement une catastrophe.

Ils peuvent simplement m'inviter à demander :

Depuis combien de temps est-ce que je vis ainsi ?

Qu'est-ce qui a changé ?

Qu'est-ce qui me vide davantage que je ne veux l'admettre ?

Est-ce que cela mérite un avis médical ?

De quoi aurais-je besoin pour ne plus porter cela seule ?

Écouter plus tôt ne signifie pas vivre dans la peur.

Cela signifie ne plus attendre d'être au bout pour se prendre au sérieux.

Tout ne dépend pas de nous

Je ne voudrais surtout pas que cette collection devienne une nouvelle injonction à « prendre soin de soi ».

Tout le monde ne peut pas travailler moins.

Dormir huit heures.

Changer de logement.

Déléguer la charge familiale.

Refuser des horaires difficiles.

Quitter un emploi qui abîme.

S'offrir du repos.

Certaines fatigues ne viennent pas d'une mauvaise organisation.

Elles viennent de conditions réellement éprouvantes.

Une respiration ne corrige pas un sous-effectif.

Une promenade ne traite pas une maladie.

Un bain ne supprime pas une précarité.

Et aucune routine bien-être ne devrait servir à rendre supportable indéfiniment ce qui ne l'est pas.

Nous ne sommes pas individuellement responsables de tout ce qui nous épuise.

Mais entre tout changer et ne rien pouvoir faire, il existe parfois une marge.

Même petite.

Et cette marge compte.

Reprendre quelques espaces

Je crois de moins en moins aux transformations spectaculaires.

Je crois davantage aux espaces que nous reprenons.

Un message auquel je ne réponds pas immédiatement.

Une notification que je désactive.

Une limite formulée avant d'être arrivée au bord de la colère.

Un repas pris assise.

Une marche sans rien dans les oreilles.

Une conversation pendant laquelle le téléphone reste loin.

Un rendez-vous médical que je cesse de repousser.

Une soirée qui ne sert pas entièrement à préparer le lendemain.

Un moment pendant lequel je n'ai rien à produire, à résoudre ou à prouver.

Ces gestes ne transforment pas le monde.

Mais ils peuvent empêcher le monde d'occuper tout l'espace.

Je ne cherche plus la routine parfaite.

Je cherche davantage de moments pendant lesquels mon corps comprend qu'il n'a rien à défendre.

Rien à anticiper.

Rien à réussir.

Ralentir ne signifie pas vivre moins

J'ai longtemps cru que ralentir signifiait perdre du temps.

Faire moins.

Devenir moins ambitieuse.

Moins utile.

Comme si la valeur d'une journée dépendait de tout ce que j'étais parvenue à y faire entrer.

Je vois les choses autrement aujourd'hui.

Une vie plus lente n'est pas nécessairement une vie plus petite.

Elle peut être plus habitée.

Faire moins de choses et être davantage présente à celles que je fais.

Écouter réellement quelqu'un.

Sentir l'air en marchant.

Manger sans être déjà dans la suite.

Lire quelques pages sans vérifier mon téléphone.

Laisser parfois le silence rester du silence.

Nous confondons facilement la vitesse avec l'élan.

L'intensité avec la profondeur.

L'accumulation avec la richesse.

Ralentir n'est pas forcément se retirer de la vie.

Cela peut être une manière d'y revenir.

Et puis vient la seconde moitié de la vie

La périménopause ferme les huit articles de cette collection.

Ce choix me paraît aujourd'hui encore plus juste.

Parce qu'au-delà des hormones et des symptômes, cette période confronte beaucoup de femmes à une question plus large :

Est-ce que je veux vraiment continuer à vivre exactement comme avant ?

Le corps change.

L'énergie n'est plus toujours distribuée de la même manière.

Le sommeil peut devenir plus fragile.

Ce que nous pouvions compenser auparavant devient parfois beaucoup plus difficile.

Je ne veux pas idéaliser cette période.

Elle peut être éprouvante et nécessiter une véritable prise en charge médicale.

Mais elle n'annonce pas la fin de la vitalité, du désir, des projets ou de la créativité.

Elle peut aussi devenir une clarification.

La seconde moitié de la vie n'a pas à reproduire la première.

Nous pouvons encore avancer.

Mais peut-être autrement.

Avec moins de choses faites par obligation.

Moins d'énergie consacrée à prouver que nous sommes capables de tout supporter.

Et davantage de discernement sur ce qui mérite réellement notre temps.

Vieillir ne signifie pas échouer progressivement à rester jeune.

C'est continuer à vivre dans un corps qui se transforme.

Et apprendre, peut-être enfin, à ne plus être constamment contre lui.

Rendre nos vies plus habitables

Je ne sais pas à quoi ressemblera le monde dans dix ou vingt ans.

Les technologies avanceront encore.

Certaines amélioreront réellement nos vies.

D'autres chercheront probablement à capter toujours davantage notre temps et notre attention.

Nous ne pourrons ni tout accepter ni tout refuser.

Mais nous pourrons continuer à poser une question simple :

Est-ce que cela rend ma vie plus habitable ?

Pas seulement plus rapide.

Plus productive.

Plus connectée.

Plus habitable.

Une vie habitable laisse une place au sommeil.

Aux émotions.

À la maladie.

Aux transitions.

À l'âge.

À la vulnérabilité.

Aux relations qui n'ont rien à vendre.

Aux moments qui n'ont rien à produire.

Au silence.

Elle ne demande pas à l'humain d'être continuellement performant pour mériter sa place.

Elle reconnaît qu'un organisme vivant a besoin de cycles.

D'activité et de repos.

De stimulation et de calme.

De solitude et de lien.

D'élan et de récupération.

Le corps sait avant nous

Cette phrase ne signifie pas que le corps possède toujours la vérité.

Il peut réagir à une ancienne peur.

Produire des symptômes dont la cause est difficile à comprendre.

Avoir besoin d'examens, de traitements et d'un regard médical.

Mais il sait parfois que quelque chose devient trop lourd avant que nous soyons prêts à l'admettre.

Il sait que le sommeil ne répare plus.

Que l'alerte dure.

Que l'énergie diminue.

Que la marge intérieure s'est réduite.

Que nous ne pouvons plus continuer exactement de la même manière.

Je ne veux plus lui demander seulement :

Comment te faire taire pour continuer ?

Je voudrais apprendre à demander :

Qu'est-ce qui a besoin d'attention ?

Qu'est-ce qui doit être soigné ?

Qu'est-ce qui peut être allégé ?

Et qu'est-ce que je ne veux plus considérer comme normal ?

Je ne crois pas que tout ira bien simplement parce que nous ralentirons.

Je ne crois pas non plus que nous soyons condamnés à subir un monde qui accélère.

Entre la naïveté et la résignation, il existe un chemin.

Celui d'une attention plus juste.

D'une médecine qui soigne sans oublier la personne.

D'un progrès qui reste au service du vivant.

D'une vie dans laquelle nous ne sommes plus obligés de nous épuiser pour nous sentir légitimes.

Nous ne reviendrons pas en arrière.

Et je n'en ai pas envie.

Mais nous pouvons choisir un peu mieux la manière dont nous avançons.

Protéger davantage nos nuits.

Rendre une place au silence.

Demander de l'aide plus tôt.

Cesser de traiter le repos comme une récompense.

Accepter que certains rythmes changent avec nous.

Et nous souvenir que tout ce qui donne a aussi besoin de recevoir.

Le corps sait parfois avant nous.

Il n'est jamais trop tard pour commencer à l'entendre.

Vous pouvez commencer ici. Lentement. Sans vous brusquer. La Lettre d'Alice arrive deux fois par mois : un courrier lent, pour retrouver un peu d'espace.

Prenez soin de vous. Vraiment.

Avec douceur,

Alice

NOMAD SILVER

Le calme est un chemin.

Revenir au commencement

Notre époque est-elle devenue pathogène ?
Pour relire la question d'ouverture de la collection.