Notre époque est-elle devenue pathogène ?

Par Alice — ancienne infirmière de bloc opératoire, fondatrice en Guadeloupe d'un lieu de flottaison et de récupération.

Il m'arrive de regarder une journée tout à fait ordinaire et de me demander à quel moment nous avons commencé à trouver cela normal.

Ouvrir les yeux et chercher presque immédiatement le téléphone.

Penser au travail sous la douche.

Manger en répondant à quelqu'un.

Passer d'une tâche à une autre, puis revenir à la première sans se souvenir exactement de ce que l'on était en train de faire.

Arriver au soir avec cette sensation étrange : avoir peu bougé et pourtant avoir couru toute la journée.

Enfin se coucher.

Et constater que le corps est épuisé tandis que l'esprit, lui, continue.

Il repasse les conversations.

Anticipe le lendemain.

Se souvient de ce qui n'a pas été terminé.

S'inquiète de ce qui pourrait arriver.

Alors nous dormons parfois sans vraiment redescendre.

Nous nous réveillons fatigués.

Le bruit nous dérange davantage.

Une demande ordinaire devient une demande de trop.

Le ventre se tend.

La mâchoire reste serrée.

Les mots viennent moins vite.

Nous sommes plus irritables, plus sensibles, parfois étrangement absents de nous-mêmes.

Et très souvent, nous cherchons ce qui ne va pas chez nous.

Pourquoi est-ce que je ne tiens plus comme avant ?

Pourquoi est-ce que tout me fatigue ?

Suis-je devenue moins résistante ?

Pendant longtemps, je me suis posé ces questions sans interroger réellement le monde dans lequel mon corps essayait de fonctionner.

Je cherchais surtout ce que je devais corriger en moi.

Mieux dormir.

Mieux manger.

Faire davantage d'exercice.

Apprendre à gérer mon stress.

Trouver la bonne méthode pour retrouver celle que j'étais.

Mais peut-être faut-il parfois déplacer la question.

Et si certains de nos maux ne racontaient pas seulement une fragilité individuelle ?

Et si notre corps essayait aussi de s'adapter à une époque devenue particulièrement exigeante pour lui ?

Notre époque est-elle devenue pathogène ?

Le mot est fort

Je ne veux pas faire de la modernité la cause universelle de nos problèmes.

Une fatigue persistante peut avoir de nombreuses origines : une anémie, un trouble thyroïdien, une infection, un traitement, une dépression, un trouble du sommeil, une maladie chronique ou la périménopause.

Une douleur mérite d'être évaluée.

Un trouble digestif ne doit pas être automatiquement attribué au stress.

Des symptômes inhabituels ou persistants nécessitent parfois un avis médical.

Le corps n'est pas un livre dont chaque symptôme posséderait une traduction cachée.

Mais reconnaître cela n'interdit pas de regarder aussi le contexte.

Une époque peut ne pas provoquer directement une maladie tout en créant des conditions qui fragilisent notre capacité à récupérer.

Elle peut banaliser le manque de sommeil.

Valoriser la disponibilité permanente.

Récompenser ceux qui dépassent leurs limites.

Transformer notre attention en ressource commerciale.

Faire du repos une récompense et de la fatigue un problème individuel.

Nous avons gagné énormément en confort, en liberté, en soins et en possibilités.

Mais peut-être avons-nous perdu quelques endroits où le corps pouvait simplement redescendre.

Notre corps ne fonctionne pas comme nos outils

Notre organisme sait parfaitement se mobiliser.

Face à une urgence, il accélère.

Le cœur bat plus vite.

Les muscles se préparent.

L'attention se concentre.

Cette réponse nous protège.

Le problème n'est pas que nous soyons capables d'accélérer.

C'est que nous trouvions de moins en moins souvent le chemin inverse.

Après l'effort devrait venir le repos.

Après la vigilance, le relâchement.

Après la lumière, l'obscurité.

Après le bruit, un peu de silence.

Notre organisme fonctionne avec des alternances.

Nos vies modernes ont tendance à les effacer.

Le travail entre dans la maison.

Les informations entrent dans la chambre.

Les messages nous suivent jusque dans le lit.

Nous pouvons fermer l'ordinateur tout en continuant à travailler mentalement.

Être allongés tout en répondant encore.

Éteindre la lumière avec un écran à quelques centimètres du visage.

Nos outils changent d'état instantanément.

Le corps, lui, ne possède pas de bouton OFF.

Nous avons gagné du temps, puis nous l'avons rempli

Beaucoup d'inventions devaient nous libérer du temps.

Certaines l'ont réellement fait.

Mais ce temps libéré n'est pas toujours devenu du repos.

Puisque nous pouvons répondre rapidement, nous nous sentons obligés de répondre rapidement.

Puisque nous pouvons être joints presque partout, nous devenons joignables presque partout.

Et la moindre attente peut désormais être remplie.

Une file d'attente : nous regardons notre téléphone.

Un repas : nous faisons défiler quelques images.

Une marche : nous écoutons quelque chose.

Quelques minutes avant de dormir : nous consultons encore les nouvelles.

Nous avons presque supprimé l'ennui.

Je ne veux pas idéaliser l'ennui.

Il pouvait être pesant.

Mais il offrait aussi quelque chose que nous trouvons de moins en moins souvent : un moment pendant lequel rien ne demandait notre attention.

Un vide.

Une respiration.

Aujourd'hui, nous remplissons immédiatement ces espaces.

Puis nous nous demandons pourquoi notre esprit ne s'arrête plus.

Notre attention est devenue un territoire disputé

Une notification.

Un message.

Une vidéo.

Une réponse attendue.

Pris séparément, presque rien.

Additionnés du matin au soir, beaucoup.

Nous commençons une tâche.

Nous regardons un message.

Nous revenons à la tâche.

Une information nous conduit vers une autre.

Puis nous oublions ce que nous étions venus chercher.

Et nous finissons par nous reprocher de manquer de concentration.

Mais la difficulté ne vient pas toujours d'un cerveau qui fonctionnerait moins bien.

Elle peut aussi venir d'un environnement qui ne cesse de le détourner.

Notre capacité à traiter l'information n'est pas infinie.

Nous pouvons disposer du monde entier dans notre téléphone sans avoir davantage d'espace mental pour l'accueillir.

Nous savons presque tout, presque tout le temps

Nous pouvons connaître en quelques minutes une guerre, une catastrophe, une crise économique ou un drame survenu à des milliers de kilomètres.

Je ne souhaite pas devenir indifférente à ce qui se passe ailleurs.

Être informé compte.

Comprendre le monde compte.

Mais être exposé continuellement à sa détresse a aussi un coût.

Nous voyons.

Nous ressentons.

Nous nous inquiétons.

Puis nous devons préparer le dîner, répondre à un mail ou aller travailler.

Le corps, pourtant, a reçu les images.

L'esprit continue parfois à les porter.

Notre empathie n'est peut-être pas devenue plus faible.

Elle est parfois simplement sollicitée bien au-delà de ce qu'un seul être humain peut contenir.

Même le repos est devenu une chose à réussir

C'est peut-être l'un des paradoxes qui me frappe le plus.

Nous sommes épuisés.

Et nous avons transformé la récupération en nouvelle performance.

Il faudrait bien dormir.

Méditer.

Faire du sport.

Manger correctement.

Limiter les écrans.

Prendre du temps pour soi.

Puis mesurer tout cela.

Le nombre de pas.

Les heures de sommeil.

Le temps d'écran.

Ces outils peuvent être précieux.

Mais ils peuvent aussi nous faire oublier une question beaucoup plus simple :

Comment est-ce que je me sens réellement ?

Nous pouvons finir par essayer de réussir notre récupération comme nous essayons de réussir le reste.

Et lorsqu'elle ne fonctionne pas, nous nous sentons encore coupables.

Mais le corps n'est pas un projet d'amélioration continue.

Il n'a pas toujours besoin d'une méthode supplémentaire.

Il a parfois besoin que quelque chose cesse.

Très connectés, parfois terriblement seuls

Nous pouvons échanger toute la journée sans avoir vécu une véritable rencontre.

Envoyer des messages.

Réagir à des photos.

Suivre la vie de dizaines de personnes.

Et manquer malgré tout d'une présence auprès de laquelle nous pouvons simplement nous déposer.

La connexion transmet de l'information.

La relation offre autre chose.

Une voix.

Un regard.

Un silence partagé.

La sensation que quelqu'un reste là lorsque nous n'avons rien de particulièrement intéressant à raconter.

Nous pouvons recevoir cinquante messages et manquer de soutien.

Être visibles sans nous sentir vraiment vus.

La solitude moderne ne ressemble pas toujours à une maison vide.

Elle peut aussi ressembler à une vie remplie dans laquelle nous ne savons plus auprès de qui déposer ce qui devient lourd.

Le corps immobile, l'esprit en mouvement permanent

Il existe aussi cet étrange paradoxe de nos journées.

Nous pouvons rester assis pendant des heures et finir épuisés.

Le corps a peu bougé.

Mais l'esprit a décidé, trié, répondu, anticipé, corrigé, mémorisé.

Alors nous nous disons parfois :

« Je n'ai pourtant rien fait. »

Mais l'immobilité n'est pas du repos lorsque le cerveau reste continuellement mobilisé.

Et lorsque le corps devient essentiellement le support d'une tête placée devant un écran, nous finissons parfois par ne le retrouver que lorsqu'il fait mal.

Tout ne se règle pas en ralentissant

Je pourrais maintenant écrire qu'il suffit de dormir davantage, d'aller marcher dans la nature et d'éteindre son téléphone.

Ce serait confortable.

Et faux.

Tout le monde ne peut pas réduire son temps de travail.

Déléguer.

Changer de logement.

Quitter un emploi qui abîme.

S'offrir du repos ou accéder facilement aux soins.

Une respiration ne supprime pas un sous-effectif.

Une promenade ne traite pas une maladie.

Une pensée positive ne rend pas supportable une situation qui ne l'est pas.

Je ne veux pas transformer les problèmes collectifs en nouvelles responsabilités individuelles.

Mais entre tout pouvoir changer et ne pouvoir rien faire, il existe parfois une marge.

Petite.

Imparfaite.

Un message auquel nous ne répondons pas immédiatement.

Une notification supprimée.

Une limite formulée.

Un rendez-vous médical enfin pris.

Une marche sans téléphone.

Une soirée qui ne sert pas uniquement à préparer le lendemain.

Ces gestes ne changent pas notre époque.

Mais ils peuvent empêcher notre époque d'occuper absolument tout.

Et si notre corps n'était pas le problème ?

Lorsque nous ne supportons plus le bruit, les nuits trop courtes, les interruptions ou les journées sans pause, nous pouvons croire que nous sommes devenus fragiles.

Mais un corps qui réclame du sommeil n'est pas défaillant.

Un esprit saturé d'informations ne manque pas nécessairement de volonté.

Une émotion qui déborde ne révèle pas forcément un mauvais caractère.

Une femme déstabilisée par la périménopause n'est pas en train de devenir une version défectueuse d'elle-même.

Peut-être que notre corps continue simplement à réclamer ce dont un organisme vivant a toujours eu besoin.

Du sommeil.

Du mouvement.

Des relations.

Des périodes de sécurité.

Des moments pendant lesquels personne ne lui demande rien.

Notre corps n'est pas toujours en retard sur notre époque.

Il nous rappelle parfois ce que notre époque a oublié.

La collection commence ici

Les textes qui suivent parlent de burn-out, d'émotions, de stress chronique, de fatigue, de récupération, de sommeil, de ventre et de périménopause.

Ils parlent de choses très concrètes.

Une mâchoire qui ne se relâche plus.

Un réveil au milieu de la nuit.

Une batterie qui ne remonte pas.

Un ventre qui réagit.

Une colère qui arrive lorsque la marge intérieure a disparu.

Un corps qui change.

Aucun de ces signes ne possède une explication unique.

Aucun ne devrait être transformé en diagnostic à distance.

Mais tous peuvent nous inviter à regarder.

Ce qui se passe en nous.

Ce qui se passe autour de nous.

Et ce que nous avons progressivement appris à considérer comme normal.

La question de cette collection n'est pas :

Comment faire taire le corps pour continuer comme avant ?

Elle est plutôt :

Que tente-t-il de nous signaler lorsque nous ne parvenons plus à suivre, à récupérer ou à nous sentir pleinement présents dans notre propre vie ?

Je ne sais pas si notre époque est devenue pathogène.

Elle est aussi une époque de progrès, de connaissances, de libertés et de possibilités immenses.

Mais je crois qu'elle devient difficilement habitable lorsque l'accélération ne connaît plus de ralentissement.

Lorsque la stimulation n'est plus suivie de silence.

Lorsque la connexion remplace la relation.

Lorsque le repos doit être mérité.

Lorsque nous demandons au corps de s'adapter continuellement sans jamais nous demander jusqu'où.

Le corps n'est pas toujours celui qui nous empêche d'avancer.

Il peut être celui qui nous avertit qu'une manière d'avancer ne nous convient plus.

Avant l'effondrement.

Avant que nous trouvions les mots.

Avant même que nous reconnaissions ce qui est en train de changer.

Le corps sait parfois avant nous.

C'est là que commence cette collection.

Vous pouvez commencer ici. Lentement. Sans vous brusquer. La Lettre d'Alice arrive deux fois par mois : un courrier lent, pour retrouver un peu d'espace.

Prenez soin de vous. Vraiment.

Avec douceur,

Alice

NOMAD SILVER

Le calme est un chemin.

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Mon corps a parlé avant moi : ces signes de burn-out que j'ai trop longtemps ignorés
Pour découvrir comment le corps signale l'épuisement bien avant l'effondrement.

Repères et sources

  • Organisation mondiale de la Santé — santé mentale, stress et facteurs environnementaux.

  • Inserm — stress, sommeil et système nerveux.

  • INRS — charge de travail, attention et récupération.