Notre course éperdue est perdue

Apprendre à pacifier son rapport au temps pour se réapproprier sa vie

Lumière du matin entrant dans une chambre calme, draps froissés — la sensation d'être déjà en retard au réveil

Il y a des matins où nous ouvrons les yeux avec la sensation d'être déjà en retard.

Rien n'a pourtant vraiment commencé. La journée est encore intacte. La lumière vient à peine d'entrer dans la pièce. Mais le corps, lui, a déjà reçu la liste silencieuse de tout ce qu'il faudra accomplir.

Répondre. Prévoir. Organiser. Rattraper. Ne pas oublier. Faire vite.

Nous ne traversons plus toujours nos journées. Nous les poursuivons.

Nous courons après l'heure, après les tâches, après une version de nous-mêmes qui serait enfin à jour, disponible, reposée, organisée. Une version qui n'existe probablement pas.

Et plus nous essayons de gagner du temps, plus nous avons parfois l'impression de perdre notre vie.

Thomas d'Ansembourg résume ce paradoxe avec une formule saisissante : notre course éperdue est perdue.

Cette phrase ne nous demande pas de tout arrêter. Elle nous invite peut-être à regarder plus honnêtement ce que cette course produit en nous. Car à force de vouloir tenir le rythme, il arrive que nous ne sachions plus très bien où nous allons.

Le temps est devenu un adversaire

Nous parlons souvent du temps comme de quelque chose qui nous manquerait.

Nous n'avons pas le temps. Nous perdons du temps. Nous devons rattraper le temps perdu. Nous cherchons à optimiser chaque minute.

Le temps devient une ressource à exploiter, un adversaire à devancer, parfois même une menace.

Cette relation n'est pas neutre pour le corps. Quand chaque journée ressemble à une succession d'urgences, même discrètes, le système nerveux peut rester mobilisé. Il anticipe l'étape suivante avant que l'étape présente soit terminée. Il maintient une tension de fond : légère chez certaines personnes, épuisante chez d'autres. C'est l'un des mécanismes qui expliquent pourquoi le système nerveux oublie parfois comment redescendre.

Nous pouvons alors être assis sans nous reposer. En vacances sans réellement ralentir. Avec nos proches tout en pensant déjà à ce qu'il faudra faire ensuite.

Le problème n'est pas seulement le nombre de choses à accomplir. Il réside aussi dans la manière dont nous habitons le temps.

Toujours un peu trop loin devant nous-mêmes.

Pendant plus de dix ans, j'ai travaillé au bloc opératoire. Un endroit où le temps ne se discute pas : il y a l'heure d'incision, l'heure de fermeture, le patient suivant. J'ai longtemps cru que cette vigilance s'arrêtait à la porte du service. Elle m'a suivie bien plus longtemps que cela — jusque dans des dimanches où rien ne pressait, et où je continuais pourtant d'avancer comme si quelqu'un m'attendait.

Vouloir tout vivre finit parfois par nous éloigner de la vie

Notre époque valorise les existences remplies.

Une journée réussie semble devoir être utile. Un voyage doit être riche. Un week-end doit être mémorable. Une heure libre doit être rentabilisée.

Même le repos devient parfois une tâche de plus : mieux dormir, mieux respirer, mieux récupérer, méditer correctement, réussir à lâcher prise. Nous pouvons finir par appliquer au bien-être la logique même qui nous a épuisés. Faire plus pour aller mieux — et découvrir, au passage, que le repos ne repose plus.

Pourtant, la vie ne se laisse pas toujours approcher par l'accumulation.

Certains moments essentiels sont presque vides : boire un café sans regarder l'heure, marcher sans objectif, écouter quelqu'un sans préparer sa réponse, rester quelques minutes près d'une fenêtre, entrer dans l'eau, ne rien produire.

Ces instants paraissent modestes. Ils sont pourtant ceux dans lesquels nous revenons souvent le plus près de nous-mêmes.

La vie n'a pas forcément besoin d'être remplie pour être pleinement vécue. Elle a parfois seulement besoin d'être ressentie.

Pacifier son rapport au temps ne signifie pas devenir lent partout

Ralentir ne veut pas dire vivre au ralenti en permanence.

Il existe des périodes intenses, des responsabilités réelles, des urgences qui ne peuvent pas attendre. Nous ne choisissons pas toujours le rythme extérieur. Mais nous pouvons peu à peu transformer la manière dont nous nous y tenons.

Pacifier son rapport au temps, ce n'est pas renoncer à agir. C'est cesser de vivre chaque action comme une poursuite.

C'est apprendre à distinguer ce qui est réellement urgent de ce qui a simplement pris l'habitude de nous presser.

C'est accepter qu'une journée ne puisse pas tout contenir.

C'est reconnaître que certaines choses resteront inachevées sans que notre vie soit ratée pour autant.

C'est aussi comprendre que notre valeur ne dépend pas du nombre de tâches accomplies avant le soir.

Nous ne sommes pas ici uniquement pour gérer correctement notre existence. Nous sommes ici pour l'habiter.

Intérieur calme, tasse près d'une fenêtre dans une lumière douce — un moment sans objectif

Retrouver un temps à taille humaine

Le temps des horloges est précis, linéaire et indifférent. Il avance à la même vitesse, que nous soyons heureux, inquiets, amoureux ou épuisés.

Le temps vécu, lui, est différent.

Une heure dans une salle d'attente peut sembler interminable. Une soirée avec une personne aimée peut disparaître en quelques instants. Une journée passée dans la nature peut donner la sensation d'avoir enfin respiré plus largement.

Notre corps ne vit pas selon les seules minutes affichées sur un écran. Il vit selon des rythmes : le sommeil, la faim, la lumière, la fatigue, le mouvement, les saisons, les émotions, les périodes d'élan et celles de retrait.

Se réapproprier sa vie commence peut-être par là : ne plus demander en permanence à son corps de s'adapter à un temps abstrait, mais réintroduire dans ses journées un temps plus organique.

Un temps à taille humaine. Un temps dans lequel il est encore possible de sentir que l'on est fatigué avant d'être épuisé, que l'on a faim avant de manger machinalement, que l'on a besoin de silence avant de devenir irritable.

Commencer par créer de petites respirations

Il n'est pas nécessaire de bouleverser toute son existence pour changer de rapport au temps. Une transformation durable commence souvent par des gestes presque invisibles.

Ne pas saisir immédiatement son téléphone au réveil.

Laisser quelques minutes entre deux rendez-vous.

Terminer une chose avant d'en commencer une autre.

Marcher légèrement moins vite lorsqu'aucune urgence ne l'exige.

Manger sans accomplir simultanément une deuxième tâche.

Ne pas remplir automatiquement chaque espace libre.

Choisir chaque jour un moment qui ne sera ni productif, ni optimisé, ni raconté.

Ces respirations ne suppriment pas les contraintes. Elles empêchent simplement les contraintes de prendre toute la place.

Elles rappellent au corps qu'il existe encore des endroits où il n'a rien à prouver.

Renoncer à la journée parfaite

Une grande partie de notre agitation vient peut-être de l'écart entre la journée réelle et celle que nous avions imaginée.

Nous voulions travailler, faire du sport, appeler quelqu'un, ranger, cuisiner, répondre à tous les messages, lire, nous reposer et nous coucher tôt.

Puis la fatigue arrive. Un imprévu survient. Une tâche prend plus de temps que prévu. Et nous passons le reste de la journée à tenter de rejoindre un programme devenu impossible.

Pacifier son rapport au temps demande parfois de renoncer plus tôt. Non pas renoncer à soi, mais renoncer à tout faire.

Se demander : qu'est-ce qui compte réellement aujourd'hui ? Pas cette semaine. Pas dans l'idéal. Aujourd'hui, avec l'énergie disponible, les contraintes présentes et le corps tel qu'il est.

Choisir moins peut sembler frustrant. Mais choisir moins permet parfois de vivre davantage ce qui a été choisi.

Laisser certaines choses prendre le temps qu'elles prennent

Nous aimerions souvent accélérer ce qui nous inquiète.

Guérir plus vite. Comprendre plus vite. Changer plus vite. Savoir plus vite où nous allons.

Mais certaines transformations refusent l'urgence. Un deuil, une reconstruction, une fatigue ancienne, une transition de vie, un changement intérieur ne suivent pas toujours le calendrier que nous leur imposons.

Vouloir aller vite peut alors ajouter une souffrance secondaire : celle de ne pas avancer assez rapidement.

La douceur commence peut-être lorsque nous cessons de traiter chaque lenteur comme un retard.

Il existe des choses qui mûrissent en silence. Nous ne les voyons pas encore, mais elles travaillent sous la surface.

Chemin humide dans la forêt tropicale de Guadeloupe, lumière verte et sol de terre — avancer sans se presser

Se réapproprier sa vie, une présence après l'autre

Nous imaginons parfois que reprendre sa vie en main suppose une décision spectaculaire. Changer de travail. Partir. Déménager. Tout recommencer.

Ces décisions peuvent être justes. Mais se réapproprier sa vie commence souvent bien avant.

Dans la manière de vivre une matinée. Dans le choix de ne pas répondre immédiatement. Dans une limite posée. Dans une invitation refusée parce que le corps demande du repos. Dans une promenade qui n'a aucune utilité. Dans le fait de ne plus reporter constamment sa présence à plus tard.

Nous nous disons : je respirerai quand ce dossier sera terminé. Je me reposerai quand cette période sera passée. Je profiterai lorsque tout sera enfin réglé.

Mais tout ne sera jamais complètement réglé. Il restera toujours une tâche, une inquiétude, une démarche ou une prochaine étape.

La vie ne commence pas lorsque la liste est vide. Elle se déroule pendant que la liste existe.

Une autre manière d'avancer

Pacifier son rapport au temps ne consiste pas à devenir indifférent aux horaires, aux engagements ou aux autres.

Il s'agit plutôt d'avancer sans se maltraiter. De faire ce qui doit être fait sans transformer chaque journée en examen. De reconnaître ses limites avant que le corps soit obligé de les imposer. De retrouver une forme de fidélité à son propre rythme, même imparfaite, même fragile.

Peut-être que la question n'est plus seulement : comment vais-je réussir à tout faire ?

Mais plutôt : comment ai-je envie de me sentir pendant que je vis cette journée ?

Cette question ne ralentira pas toujours le monde autour de nous. Mais elle peut transformer le monde à l'intérieur.

Et peu à peu, au lieu de courir après notre vie, nous pouvons recommencer à marcher avec elle.

— Alice

Une précision, parce qu'elle compte : ce texte parle d'un rapport au temps, pas d'un diagnostic. Si la fatigue reste installée malgré le repos, si l'anxiété devient envahissante ou si les nuits se dégradent durablement, cela mérite d'en parler à un médecin. Ralentir peut aider. Ralentir ne remplace pas un avis professionnel.

HABITER SON TEMPS · 1 / 8

Ce texte ouvre Habiter son temps, une série d'Alice en huit textes sur notre rapport au temps, à l'urgence, au repos et aux limites.

Dans le prochain texte, nous regarderons de plus près cette sensation étrange d'être pressé, même lorsqu'aucune urgence réelle ne nous poursuit.

À lire aussi

Fatigue moderne : pourquoi le corps ne sait plus redescendre — quand la vigilance devient un état permanent, et ce qui aide à en sortir. Dans Le Laboratoire du Calme.

Le corps change de saison après 45 ans — pourquoi le corps réclame un autre rythme, et comment l'écouter sans s'alarmer. Dans Second Spring.

Voyager pour respirer, pas pour performer — habiter un lieu au lieu de le consommer. Dans Le Monde, au ralenti.

Commencer doucement

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