Fatigué·e d'être fatigué·e : quand la fatigue devient un état permanent

Par Alice — ancienne infirmière de bloc opératoire, fondatrice en Guadeloupe d'un lieu de flottaison et de récupération.

Il y a la fatigue ordinaire.

Celle qui arrive après une journée trop longue, une nuit trop courte, un voyage, un effort ou une période particulièrement chargée.

Elle ralentit les gestes, alourdit le corps et donne envie de s'arrêter quelques heures.

Puis le repos fait son travail : une nuit correcte, une journée plus calme ou quelques jours moins intenses permettent de retrouver suffisamment d'énergie pour repartir.

Et puis il existe une autre fatigue.

Une fatigue qui ne disparaît plus vraiment.

On dort, mais on se réveille déjà épuisé.

On se repose, mais l'élan ne revient pas.

Le matin, la journée paraît lourde avant même d'avoir commencé. Une douche, un repas à préparer deviennent des tâches qu'il faut mentalement négocier.

On continue pourtant.

On travaille. On s'occupe des autres. On respecte les rendez-vous. On donne souvent l'impression de tenir.

Mais intérieurement, une phrase revient :

Je suis fatigué·e d'être fatigué·e.

Lorsque j'ai commencé à ressentir cette fatigue, j'ai cru qu'il me manquait simplement quelques bonnes nuits. Je cherchais le petit réglage qui me permettrait de redevenir celle que j'étais.

Mais la fatigue persistait. Et avec elle apparaissait une autre forme d'épuisement : celui de devoir sans cesse expliquer pourquoi je n'avais plus la même énergie.

La fatigue n'est pas de la paresse

Être fatigué ne signifie pas être paresseux.

La paresse supposerait que l'énergie soit disponible, mais que nous choisissions de ne pas l'utiliser. La fatigue raconte autre chose : le corps ou l'esprit ne disposent plus de leur marge habituelle.

Lorsque je suis profondément fatiguée, je peux avoir envie d'agir. Je peux même culpabiliser de ne pas y parvenir. Mais quelque chose en moi ne suit plus.

La fatigue persistante peut modifier les activités ordinaires, la concentration, les relations et la capacité à travailler.

Une personne épuisée n'a pas nécessairement besoin qu'on la motive davantage. Elle a peut-être besoin que l'on cherche pourquoi son énergie ne revient plus.

Quand la fatigue sort-elle de l'ordinaire ?

L'Assurance Maladie distingue la fatigue passagère de l'asthénie, une fatigue qui devient anormale lorsqu'elle persiste malgré le sommeil et le repos. Elle peut être liée à une période de surmenage, mais aussi à une maladie, à un traitement, à un trouble du sommeil ou à une souffrance psychique.

Il n'existe pas de frontière parfaitement nette. Mais la fatigue mérite davantage d'attention lorsqu'elle :

  • persiste pendant plusieurs semaines ;

  • ne s'améliore pas réellement avec le repos ;

  • s'intensifie progressivement ;

  • limite les activités habituelles ;

  • modifie la concentration, l'humeur ou le sommeil.

Il ne s'agit pas de s'inquiéter à la moindre baisse d'énergie, mais de remarquer lorsqu'un état temporaire est devenu notre manière habituelle de vivre.

Une fatigue, plusieurs visages

Nous parlons souvent de la fatigue comme s'il n'en existait qu'une seule, mais elle peut prendre plusieurs formes.

La fatigue physique : le corps paraît lourd, les gestes ordinaires demandent davantage d'effort, une activité autrefois facile laisse vidé pendant plusieurs heures.

La fatigue mentale : penser devient plus difficile, les mots échappent, le cerveau semble fonctionner derrière une vitre embuée.

La fatigue émotionnelle : on n'a plus la force d'écouter, de rassurer ou de prendre soin de tout le monde ; une demande banale paraît immense ; on pleure plus facilement, ou l'on se sent presque coupé de ce que l'on ressent.

La fatigue sensorielle : les lumières agressent, les bruits épuisent, et l'on rêve d'une pièce calme et de quelques heures sans sollicitation.

Ces fatigues peuvent se mêler et se renforcer. Lorsque le corps est épuisé, l'esprit dispose de moins de marge ; lorsque le cerveau est saturé, une simple immobilité ne suffit pas toujours à restaurer l'énergie.

Fatigue ou somnolence ?

Être fatigué et avoir sommeil ne sont pas exactement la même chose.

La somnolence correspond à un besoin involontaire de dormir pendant la journée. Elle peut devenir irrésistible et provoquer de véritables épisodes d'endormissement.

La fatigue peut donner une impression profonde d'épuisement sans que l'on parvienne pour autant à dormir. On peut se sentir vidé mais rester agité, épuisé mais incapable de faire une sieste.

Cette distinction est utile à décrire lors d'une consultation : ai-je réellement envie de dormir, ou ai-je surtout l'impression de ne plus avoir d'énergie ? Les deux peuvent coexister, mais n'orientent pas toujours vers les mêmes causes.

Une somnolence importante au volant, au travail ou pendant des activités ordinaires ne doit jamais être banalisée.

Le stress peut contribuer à la fatigue, mais il n'explique pas tout

Lorsque les contraintes se répètent sans récupération suffisante, nous pouvons finir par vivre en permanence au-dessus de nos ressources. Le soir, le corps est immobile, mais l'esprit continue à travailler. La nuit ne restaure pas complètement ce que la journée a dépensé.

La fatigue peut alors s'installer progressivement. Mais le stress ne doit pas devenir l'explication automatique de toute fatigue durable : l'attribuer trop rapidement au travail, aux émotions ou à une vie trop chargée peut retarder la recherche d'une cause médicale.

Plusieurs causes peuvent se ressembler

Une fatigue persistante peut accompagner de nombreuses situations :

  • une anémie ou une carence en fer ;

  • un trouble thyroïdien ;

  • un trouble du sommeil ;

  • une douleur chronique ;

  • une dépression ou un trouble anxieux ;

  • certains médicaments ;

  • la périménopause ;

  • une consommation importante d'alcool ou d'autres substances.

Cette liste ne permet pas un autodiagnostic : elle rappelle qu'une fatigue durable peut avoir plusieurs causes, parfois associées.

L'évaluation médicale s'appuie sur l'histoire de la fatigue, les symptômes associés, le sommeil, l'examen clinique et, si utile, des examens ciblés. Il n'existe pas une prise de sang universelle capable d'expliquer toutes les fatigues.

« Pourtant, mes analyses sont normales »

Cette phrase peut être rassurante. Elle peut aussi être profondément frustrante.

Des résultats normaux signifient que certaines causes n'ont pas été retrouvées. Ils ne signifient pas que la fatigue est imaginaire.

Une femme peut, par exemple, traverser une périménopause, avoir des règles abondantes, manquer de fer, dormir moins bien et vivre simultanément une période de stress intense. Chercher une cause ne signifie pas toujours trouver un coupable unique, mais parfois comprendre un ensemble.

Les femmes et la fatigue que l'on banalise

Beaucoup de femmes ont appris à fonctionner malgré la fatigue. Pendant les règles. Pendant les nuits interrompues par les enfants. Pendant la périménopause.

Nous sommes nombreuses à repousser le moment de consulter. Parce que tout le monde semble fatigué. Parce que nous ne voulons pas nous plaindre. Parce que nous craignons que l'on nous réponde :

« C'est le stress. »

« C'est l'âge. »

« Ce sont les hormones. »

Or, des règles très abondantes ou prolongées peuvent provoquer une carence en fer puis une anémie. La fatigue peut alors s'accompagner de pâleur, d'essoufflement, de palpitations ou de vertiges.

Les hormones peuvent participer à la fatigue. Elles ne doivent pas devenir une nouvelle manière de tout banaliser.

Lorsque le sommeil ne restaure plus

Nous pouvons passer suffisamment de temps au lit sans bénéficier d'un sommeil réellement réparateur. Le sommeil peut être fragmenté par des douleurs, des bouffées de chaleur, un reflux, des mouvements des jambes ou des troubles respiratoires.

L'apnée du sommeil peut notamment associer ronflements, pauses respiratoires, sommeil agité, fatigue et somnolence pendant la journée ; son diagnostic nécessite un enregistrement du sommeil.

Dormir davantage n'est donc pas toujours la seule réponse : il faut parfois comprendre ce qui empêche le sommeil de restaurer l'organisme. Le mécanisme de cette non-récupération — un corps resté en vigilance qui dort en surface — est développé dans l'article « Fatigue chronique : quand dormir ne suffit plus », et la fragilité des nuits est approfondie dans l'article consacré au sommeil.

Fatigue, burn-out ou dépression ?

Ces situations peuvent se ressembler et parfois coexister.

Le burn-out est lié à un stress professionnel chronique. La dépression peut entraîner une fatigue importante, un ralentissement, des troubles du sommeil, des difficultés de concentration et une perte d'intérêt ou de plaisir.

Mais toute fatigue n'est pas un burn-out, et toute personne fatiguée n'est pas dépressive.

Quelques questions peuvent aider à mieux décrire la situation : est-ce surtout le travail qui m'épuise, et est-ce que je retrouve un peu d'énergie lorsque je m'en éloigne ? Ai-je encore du plaisir dans certaines activités ? Est-ce que je me sens triste, vide ou sans espoir presque chaque jour ?

Ces questions ne posent pas de diagnostic. Elles peuvent aider à préparer une consultation.

Ne pas confondre fatigue persistante et encéphalomyélite myalgique

Dans le langage courant, nous parlons de fatigue chronique dès qu'une fatigue dure longtemps. Mais l'encéphalomyélite myalgique, également appelée syndrome de fatigue chronique, désigne une maladie spécifique et invalidante.

L'un de ses signes caractéristiques est le malaise post-effort : une aggravation importante, parfois retardée et prolongée des symptômes après une activité physique ou mentale auparavant bien tolérée. Une activité banale peut alors provoquer plusieurs jours de détérioration.

Dire à une personne concernée qu'elle devrait simplement se forcer à faire davantage de sport peut être inadapté. À l'inverse, une fatigue persistante ne permet pas, à elle seule, de conclure à cette maladie. L'évaluation médicale reste indispensable.

Le piège des solutions rapides

Lorsque la fatigue s'installe, le marché propose immédiatement du fer, du magnésium, des vitamines ou des programmes censés « relancer » l'organisme.

Certains compléments peuvent être utiles lorsqu'une carence est identifiée. Mais prendre du fer sans savoir si l'on en manque n'est pas anodin. Et aucun complément ne remplacera le traitement d'une anémie, d'une apnée du sommeil, d'un trouble thyroïdien, d'une dépression ou d'une situation professionnelle devenue intenable.

Avant de chercher à stimuler un organisme épuisé, il est préférable de comprendre ce qui l'épuise.

Faut-il se forcer à bouger ?

Le mouvement régulier soutient la santé générale. Mais il n'est pas toujours judicieux de répondre à une fatigue profonde par davantage d'intensité.

Une marche douce peut aider une personne ; la même activité peut aggraver durablement les symptômes d'une autre. La réponse dépend de la cause de la fatigue, de l'état de santé et de la manière dont l'organisme réagit à l'effort.

Il ne s'agit ni de devenir totalement inactif par peur de se fatiguer, ni de considérer l'épuisement comme un manque de volonté à combattre. Le mouvement devrait soutenir le corps, pas devenir une nouvelle épreuve à réussir.

Quand consulter ?

L'Assurance Maladie recommande de consulter lorsque la fatigue persiste malgré le repos, empêche les activités quotidiennes, provoque une souffrance psychique ou s'accompagne d'autres symptômes.

Il est notamment préférable de demander un avis médical lorsque :

  • la fatigue dure plusieurs semaines ;

  • elle s'aggrave ;

  • elle ne s'améliore pas avec le repos ;

  • elle limite les activités ordinaires ;

  • elle s'accompagne d'une perte ou d'une prise de poids inexpliquée ;

  • les règles sont très longues ou très abondantes ;

  • une fièvre, des douleurs ou des sueurs nocturnes apparaissent ;

  • elle s'accompagne d'essoufflement, de palpitations, de vertiges ou de pâleur ;

  • le sommeil est durablement perturbé ;

  • une somnolence incontrôlable survient pendant la journée ;

  • l'humeur change profondément ;

  • une activité légère entraîne une aggravation importante et prolongée ;

  • des idées noires apparaissent.

Une douleur thoracique, un essoufflement soudain, un malaise ou tout symptôme aigu inquiétant nécessite une évaluation urgente.

Nous n'avons pas besoin d'attendre de ne plus pouvoir nous lever pour demander de l'aide.

Je ne veux plus mériter mon repos

Pendant longtemps, je me suis reposée seulement lorsque j'avais suffisamment travaillé, lorsque je pouvais prouver que j'avais de bonnes raisons d'être fatiguée. Mais les tâches n'étaient jamais toutes terminées.

J'ai fini par comprendre que si j'attendais que tout soit fait pour m'arrêter, je ne m'arrêterais jamais vraiment.

Le repos n'est pas une récompense. Il est un besoin biologique. Mais lorsqu'il ne suffit plus, il ne faut pas simplement conclure que nous ne savons pas bien nous reposer : il faut parfois chercher ce qui empêche l'énergie de revenir.

Fatigué·e d'être fatigué·e

Cette phrase ne dit pas seulement que le corps manque d'énergie. Elle dit aussi la lassitude de devoir se justifier. La fatigue d'annuler. La fatigue de promettre que l'on ira bientôt mieux. La fatigue de recevoir des conseils que l'on a déjà essayés.

Je ne veux pas faire de la fatigue le nouveau destin de notre époque. Je ne veux pas non plus la réduire à un problème individuel que nous devrions résoudre seuls avec davantage de discipline.

Elle peut venir d'une maladie, d'un sommeil perturbé, d'une période hormonale, d'un stress prolongé ou de plusieurs de ces réalités entremêlées.

Elle mérite mieux qu'un jugement. Elle mérite une écoute. Un bilan lorsque cela est nécessaire. Du soutien. Et parfois des changements plus profonds que quelques heures de sommeil supplémentaires.

Si vous êtes fatigué·e d'être fatigué·e, la première étape n'est peut-être pas de vous demander comment tenir encore un peu. Elle est peut-être de vous demander : depuis combien de temps est-ce que je vis ainsi ? Qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce qui aggrave ou soulage cette fatigue ? Et de quelle aide aurais-je besoin pour ne plus porter cela seul·e ?

La fatigue ne demande pas toujours davantage de courage. Parfois, elle demande enfin un peu d'attention.

Vous pouvez commencer ici. Lentement. Sans vous brusquer. La Lettre d'Alice arrive deux fois par mois : un courrier lent, pour retrouver un peu d'espace.

Prenez soin de vous. Vraiment.

Avec douceur,

Alice

NOMAD SILVER

Le calme est un chemin.

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Repères et sources

  • Assurance Maladie, « Asthénie : fatigue passagère ou anormale ».